☼ Le " Caresseur Public "

UrlPersonnage poétique : Création "Théâtre Rouge" 1997 

 

Spectacle de rue, joué 300 fois au beau milieu des gens, en silence...

(1997-2004) France - Allemagne - Espagne - Belgique - Hollande - Suisse

Masque unique : imaginé, créé et réalisé sur mesure par Francis DEBEYRE (Lille) 

 

Merci à Corinne LACROIX

Merci à Sosthène GALBRUN

Merci à Lisbet VAN DE SYPE

Merci à Daniel ANDRIEU

 

Pendant une quinzaine d'années j'ai fait du théâtre de rue d'improvisations, j'ai travaillé avec le corps et les émotions, en silence, pour des  rencontres singulières, dans une dizaine de pays, à la rencontre de l'Autre, à la rencontre de l'Inconnu... Voici en témoignage quelques belles  rencontres inoubliables...

 

Histoire N°1

A Avignon, une femme japonaise d’une trentaine d’années, venait régulièrement passer une heure ou deux tout près de l’endroit où je jouais, chaque après-midi, pendant une dizaine de jours de suite. Elle était assise, comme méditative, discrète, immobile. Un jour je me suis approché d’elle, lentement je l’ai prise dans les bras, et nos deux ventres étaient collés. Au bout d’un moment j’ai réalisé une chose unique et incroyable, elle ne respirait pas. Son corps debout était inerte. Rien, pas un seul mouvement, aucune expression, tout était figé. J’ai essayé de respirer amplement et calmement, pensant que ça pourrait l’aider à se détendre, mais toujours rien. Alors je l’ai laissée, suis retourné stupéfait, m’asseoir sur ma chaise. Tous les jours qui ont suivi elle est revenue. Le dernier jour du festival, je suis retourné vers elle, son visage n’était pas le même. Elle a été bouleversée que je la reprenne dans mes bras. Cette fois, nous étions deux, elle s’est mise immédiatement à respirer fort, puis pleurer en sanglots étouffés. Je la protégeais et la contenait en respirant à mon tour très calmement pour la calmer. Elle était vivante, vibrante cette fois. L’abandon au-delà de la peur a eut lieu. Après, elle est restée encore une demie-heure assise tranquille et radieuse. Elle était belle, elle souriait timidement, elle était touchante comme une toute petite fille…

Histoire N°2

A Tarrega, en Espagne, un jour, l’ambiance avec le public était hostile, agressive et bloquée depuis environ une demie-heure. Il venait d’y avoir plusieurs moments de malentendu et de provocation, et j’étais obligé de refuser à plusieurs personnes qui venaient vers moi de façon très autoritaire et non respectueuse. Je ne voyais pas d’autre solution que de partir, arrêter de jouer un moment, et revenir plus tard. Quand tout à coup, passe devant moi rapidement, un couple de jeunes d’une vingtaine d’années. Le garçon me jette un œil fulgurant sans s’arrêter, je me lève à son élan, m’approche de lui, ouvre les bras en grand, lui me fait un sourire immense, et sans réfléchir il ouvre son cœur en une fraction de seconde, nous nous serrons très très fort, à peine quelques secondes, puis il regarde son amoureuse, avec le même sourire de simplicité, il l’a reprend dans ses bras, et ils s’en vont heureux, énergiques, ensemble. Les autres spectateurs ont tout compris à ce moment là, se sont calmés après, et ont fini par me regarder avec du respect, sont restés là un moment, bouche bée, puis sont partis, un peu changés, un peu…

Histoire N°3

Une femme d’environ cinquante ans, à Avignon, est venue me voir dix jours de suite. Parfois elle restait cinq minutes, parfois vingt. Elle était toujours discrète, un peu cachée derrière le public, montant sur la pointe des pieds afin de mieux voir au-dessus d’une épaule. Elle était profondément intriguée par ma présence, elle avait toujours un sourire interrogatif et un petit mouvement de tête d’étonnement. Le jour où je suis allé lentement vers elle, elle s’est enfuie en courant, rougissant, paniquée. Pendant trois jours je ne l’ai plus revue. Et puis elle est revenue de nouveau, en oblique, l’air de rien. De loin en loin, indécise, négociant en silence chaque jour avec son cœur, sa peur, ses rêves, ses yeux tendus et son corps qui recule…

Histoire N°4

Trois jeunes zonards avec un chien passent devant moi. Deux d’entre eux ne s’arrêtent pas et vont s’asseoir plus loin pour mendier. Le troisième, très sale avec des mains crasseuses et infectées, s’approche de moi très méfiant, une bouteille à la main, persuadé que je vais l’ignorer. Très vite il perd son air arrogant et méprisant. Au moment où je lui prends la main pour le caresser, son regard se métamorphose d’étonnement et d’émotion. Il a les larmes au bord des yeux, ravale sa salive, sourit, émerveillé. Il est profondément ému et touché par cette douceur qu’il m’inspire. Je lui caresse le visage et il se laisse faire un moment, puis, repart voir ses deux amis. Il revient me voir, me remercie avec son plus beau regard et me donne une pièce de cinq francs. Cette pièce là est celle que je n’oublierai jamais. Elle m’a transpercé le cœur bien mieux qu’une flèche…

Histoire N°5

Dans une rue, un homme et une femme me regardent longtemps en souriant. Ils s’assoient une demie-heure, regardent d’autres rencontres se faire, puis finissent par partir lentement. Je me lève de ma chaise, les suit, arrive à leur niveau et nous nous arrêtons tous les trois. Je les regarde chacun leur tour plusieurs fois. Ils sont toujours collés fortement l’un à l’autre, ne se lâchant jamais un seul instant. Alors, très délicatement un espace minuscule s’est ouvert entre nous trois. Je suis entré dans leur bulle d’amour et ils m’ont serré avec une tendresse infinie tous les deux, ensemble. Les deux me souriaient, me touchaient, me réchauffaient. Nous respirions à trois simplement, à deux ce n’était pas possible. Ni avec l’un ni avec l’autre. Aujourd’hui, ce moment doux et unique reste toujours dans ma mémoire un mystère triangulaire…

Histoire N°6

Une jeune fille de dix sept ans vient se placer debout devant moi assez vite. Je suis debout aussi, à environ un mètre d’elle, je ne bouge pas et je regarde le sol lentement. Elle se fige à son tour, doute, puis recule un peu. Je recule un peu aussi. Elle s’avance lentement, moi aussi. Elle s’arrête, moi aussi. Je me penche vers elle, elle aussi. Je m’avance un peu plus près, à environ trente centimètres, elle aussi. Nos deux corps s’aimantent au ralenti, jusqu’à être à cinq ou six centimètres l’un de l’autre. Nous sommes restés là face à face à avancer et à reculer imperceptiblement pendant environ dix minutes. Comme deux roseaux dans le vent subtil. Elle voulait et elle ne pouvait pas. D’habitude j’aide les gens un peu quand ils en ont besoin. Mais là, ce que vivait cette fille je ne le saurai jamais, c’est son secret à elle. C’était juste, de la laisser avec elle-même, livrer son combat intime, éprouver son chemin, payer le prix. Tous les spectateurs étaient suspendus à elle, à son corps. C’était un moment magnifique, sans contact physique, mais l’espace vide qui dansait entre nous était vivant, fragile, vertigineux…

Histoire N°7

Devant une église il y avait une bande d’adolescents qui se moquaient de moi et des gens qui venaient se faire caresser. Un garçon de quinze ans était là aussi. Il était sale, timide, maladroit, respirait fort. Il devait être un peu attardé mentalement et physiquement. Il mourrait d’envie que je le prenne dans mes bras et que je le console. Mais c’était impossible à ce moment là car les ados se moquaient de tout le monde avec trop de mépris dans l’air. J’ai regardé le garçon qui n’osait pas s’approcher, il était là de plus en plus mal, dans une profonde souffrance. Il manquait terriblement d’amour et je voyais dans ses yeux qu’il me suppliait. Alors je l’ai pris par la main, je l’ai emmené rapidement derrière l’église, afin que personne ne puisse nous regarder, et là nous nous sommes enlacés si fort, qu’il a pleuré dix minutes dans mes bras. Je l’ai serré en entier, tout contre ma poitrine, lui ai caressé le visage, l’ai contenu et protégé. Je n’oublierai jamais son regard quand il s’en est allé. Merci.

Histoire N°8

Un homme très grand, très musclé, en Tee-shirt d’été, s’est retrouvé enlacé dans mes bras, juste à côté de son épouse. Autour de nous il y avait trois cents personnes qui nous regardaient en silence. Il avait les yeux fermés, il était abandonné comme un enfant dans mes bras, quand soudainement il s’est mis à trembler. Puis, les tremblements ont augmenté, sont devenus des spasmes de tout le corps, qu’il ne pouvait plus contrôler. C’était la première fois que ça arrivait. Je suis resté là, calme, à tenir cet homme, le contenir. Tout son corps tremblait si violemment dans mes bras, que les autres spectateurs commençaient à avoir peur. Je crois que ça a duré une vingtaine de minutes. J’ai tenu bon, je l’ai tenu, vraiment tenu, je l’ai accompagné, dans la présence. Et puis, ça a finit par diminuer et enfin s’arrêter. Quand il ne tremblait plus nous nous sommes regardés en profondeur, réellement, c’était un beau moment de dignité partagé, malgré la tempête. Je crois qu’au fond il n’a pas eu peur non plus. Il m’a fait confiance. Je lui ai fait la même confiance. Dans le silence, la communication peut être d’une grande puissance. Merci à ce chaos…

Histoire N°9

Une femme avec un regard lumineux vient se placer debout en face de moi. Tout de suite pour l’accueillir je lui prends les bras. Elle me bloque net, me saisit les coudes à son tour et ne bouge plus. Au début je ne comprends rien à sa présence. Puis, tout en étant bien accrochée à moi, elle commence à observer en détails le masque de près. Face à moi, elle regarde, contemple le masque. Elle est admirative de chaque détail physique du masque, du visage du personnage. Elle ouvre grand ses yeux, se rapproche, sourit, s’émerveille dans cette contemplation minutieuse. Alors, je détourne mon regard, et la laisse faire. Je regarde le ciel, et elle, elle peut enfin me regarder en toute liberté. Elle n’a ni envie ni besoin d’autre chose. Ses caresses à elle, elles sont bien là, dans ses paupières qui dansent et qui brillent. Je ne vois plus rien mais je perçois tout. C’est un moment d’abandon et de bonté infinis, chacun à sa place, en équilibre. Et puis, elle me remercie, me sourit, et elle est partie, ravie, dans sa robe à fleurs…(Penser à remercier les fleurs !)

Histoire N°10

Un jeune homme trisomique fait la moitié du chemin en s’avançant vers moi, dynamique et attentif. Nous nous arrêtons l’un en face de l’autre juste le temps de nous apprivoiser. Il me regarde vraiment derrière ses lunettes. Il regarde mon regard. Je le regarde aussi. Nous nous prenons dans les bras l’un l’autre en même temps. Il pousse des soupirs de joie. Il me serre fort. Je le serre encore plus fort car je suis plus grand que lui. C’est une longue respiration d’amour qui se passe là, le temps est suspendu, nous vibrons ensemble. Nous nous décollons avec délicatesse, il me regarde à trois centimètres de nouveau profondément dans les yeux avec un grand sourire jusqu’aux oreilles. Et là il me dit « Mon frère, mon frère, mon frère ». Il fait des grands soupirs « Humm... Humm Humm…, Mon frère…, Humm…, Mon frère…, Mon frère…, Humm…, Humm…, Mon frère… ». Il redit ces deux choses à l’infini, même par moments, ça chante presque, tellement ses soupirs de bonheur sont tendres, doux. Nous nous enlaçons une seconde fois encore bien plus fort. Il respire entièrement et me communique son plaisir de s’abandonner. Nous sommes réunis dans un échange de vie très bon, en communion… Mon frère, Mon frère, Mon frère, il est Mon frère lui aussi, l’Autre. Oui. Oui à l’Autre. ...Lui rendre hommage ...« Avec Fraternité » ! Oui…

 

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Texte écrit en Août 2005 et paru dans le livre " IN SITU, VOYAGES D'ARTISTES EUROPÉENS "

J’ai 39 ans, comédien, je porte le masque du « Caresseur Public » en France, Belgique, Espagne, Hollande et en Allemagne depuis 1997 dans la rue. Ce travail vient d’une envie de faire du théâtre universel pour le public. Une envie d’aller à la rencontre de l’Autre, de le toucher droit au cœur au sens propre comme au figuré. Avec le corps et le silence, entrer en contact d’âme à âme.

L’Autre porte les mêmes émotions que moi, que chacun : la peur, le manque, l’effroi, la solitude et les larmes. Après les larmes c’est le même sourire de dignité que nous pouvons échanger enfin, d’égal à égal. Peut-être. UN être humain « égale » UN être humain. Je ressens ça très fort au fond de moi, dans ma vie, et dans mon travail à partager avec les spectateurs. L’aspiration à la Fraternité. Je crois aussi que « L’Art, c’est la joie du partage ! ».

Je suis exactement identique au pauvre type de la rue, aussi misérable ou cassé soit-il. Je me reconnais en miroir, je reconnais sa souffrance, je me sens aussi inconsolable que n’importe qui, par empathie du corps. Même si j’ai la chance d’être à une place privilégiée de « comédien » du monde. Je suis l’égal, le semblable, de tout homme qui passe dans la rue, et quand il est beau et magnifique, une respiration légère passe dans mon corps intime aussi. Depuis que je joue ce personnage dans la rue, j’assume une infime partie de la beauté qu’il y a dans le monde. J’aimerais pouvoir le jouer encore vingt ou trente ans et toucher à la bonté aussi.

Le « manque » de l’Autre, je le vois, je le reconnais maintenant, parce que j’ai trouvé ma place (il m’a fallut trois ans de patience avant d’y arriver) et, paradoxalement, c’est en disparaissant, en ne faisant plus rien, en laissant la place vide, en ne ramenant pas les choses à moi, que les rencontres justes et réellement généreuses ont pu se faire. Ne rien vouloir, ne rien attendre, faire confiance, se laisser traverser, être simplement au-dessus du vide, respirer, voilà, l’abdication doit être totale.

Etre présent, c’est disparaître, servir, écouter, être disponible et ne plus rien savoir à chaque rencontre, pour pouvoir partager. Parce que chaque caresse, étreinte, accolade, embrassade, effleurement, regard, est à réinventer dans l’instant, avec chaque personne, à chaque seconde. Ce n’est jamais deux fois pareil, je ne sais jamais à l’avance, qui, avec qui, quand, comment, ni combien de temps. Ne vraiment jamais rien savoir. Ecouter pour pouvoir prendre soin de ce qui arrive. La rencontre ne peut se faire que dans l’instant, dans une écoute réelle à deux. Dans un respect mutuel, et dans une vérité nue.

Paradoxalement le masque (miroir) met à nu. Plus nu que nu. Les gens sentent bien qu’un regard derrière un masque les voit en profondeur, en transparence. La vie, la mort avec, et le cœur qui bat en pleine lumière, ce cœur qui, espère au fond secrètement, être caressé aussi, un jour. Tout est là, incroyable, ensemble, intimement mêlé, juste derrière un voile d’impudeur, dans le silence, l’espace et le temps suspendu. Les mots n’ont plus leur place, ils sont de trop. L’indicible a lieu dans un silence, et se déroule parfois dans la fulgurance.

Il n’y a rien à expliquer de ce travail, aucun mode d’emploi : j’ai juste envie de dire ma joie à servir cette place, et de remercier. Je me sens comme un pilote d’avion, je sais voler, j’assume cette responsabilité, j’emmène la personne pour un voyage, ensuite je la redépose, en sécurité. Maintenant, je sais faire ce métier, faire ce cadeau, j’ai appris à tenir fermement le cap de la dignité. La nôtre, commune, celle qui nous relie. Et qui nous sauve, parfois.

Les plus beaux actes d’amour, de bonté, de douceur, de chaleur et d’espoir, ont eu lieu à Auschwitz. Des hommes ont aidé concrètement d’autres hommes à tenir, à vivre. Des gens ont survécu à l’horreur absolue grâce aux soins des autres. Des caresseurs de l’ombre, il y en a eut à cet endroit inhumain et profondément humain à la fois. Oui, des hommes anonymes, là-bas, ont réchauffé, serré, entouré, enveloppé, regardé, consolé, soigné, tenu, lavé, massé et embrassé d’autres hommes. Merci à tous les être humains qui aident l’Autre à se tenir droit et à sourire, malgré tout, malgré l’impensable.

Le « Caresseur Public » revient de là, d’un endroit intime et fragile, infime et précieux, incorruptible et secrètement vivant de chacun, d’un endroit de résistance à préserver, d’un endroit où la joie d’un sourire à Soi ou à l’Autre, est la même. Cet endroit, en nous, est un don. Un don qui donne. Parce que la joie est de donner. Et, délivre, du chaos des demandes.

 

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TENIR BON

ATTENDRE DROIT

ESPERER ENCORE

CROIRE AU PROCHAIN

GARDER L'OEIL GOURMAND

DANSER LES MAINS OUVERTES

PLEURER POUR LE BIEN

BRÛLER A GRAND FEU

CHANTER EN SILENCE

ECRIRE EN ROUGE

ENCORE VIVRE

REMERCIER

REMERCIER

REMERCIER